La Tessiture

« Etre triste c’est comme penser continuellement à soi-même. » (Abba Hilarion)

 Je n’écris presque plus. Quelques notes au stylo, les jours de pause. Avant j’écrivais sans prétexte. Dans la marge, je notais scrupuleusement les dates, les heures et les lieux de la rédaction. Ma petite entreprise romancée se montait presque d’elle-même. Aujourd’hui, j’ignore volontairement ces indications. Je tente de dissimuler les traces de ma sécheresse. Les escales entre chaque paragraphe durent parfois des mois. Je patiente sur la terre ferme. Au fond d’un canapé avec un paquet de chips sur les genoux. Je me demande comment resurgir. Même le bic me nargue. L’encre a fait des paquets de poudre et ne glisse plus jusqu’à la pointe. Alors je fume, lâchement, j’avale n’importe quoi. Tout ce qui peut s’ouvrir facilement et je l’ingère. Par peur du vide je crois. Je me demande si je suis le seul à ressentir cette insuffisance. A qui en parler d’ailleurs ? Tiens, bonjour Machin ! J’aimerai savoir si toi aussi, lorsque tu te poses quelques minutes, tu sens monter le malaise dans ton corps. Je dirai une vague. Elle s’échoue en laissant cette envie puissante d’occuper tes doigts, ou de mâcher, d’aller jouer sur internet ou de se perdre devant la télévision, tu vois ou pas. Machin ne comprend rien. Alors je lui explique pourquoi je cherche à tuer le temps. Je passe des heures à masquer son passage. Souvent il déplie son silence et le silence me glace. J’ai grandi en banlieue, Paris pas loin. Je vis dans une époque occidentale où le bruit triomphe. Parfois des gens très corrects résistent et s’entraînent à méditer dans un parc au milieu des voitures. Ils font de l’exercice asiatique, leurs respirations raisonnent. L’horizon est une rangée de fenêtres et d’étages mais ils méditent. Incroyable capacité à se soustraire et à mentir. Puis je voulais aborder mes meubles et le miracle permanent de la poussière qui se dépose mais Machin a juste eu peur en estimant que son collègue avait besoin de repos. On ne doit pas parler de ses tourments. Jamais car ils se forment en vous, pour vous et personne ne peut les ressentir. Demmerdez vous avec une bonne fois mais, Tai-sez-Vous ! A bas les faibles d’estime ! La politesse bordel ! Cette convention normée s’étale comme un ciment. Après elle, la fin de notre monde. Je chante devant les manifestations salariales alors que je n’irai jamais élever la voix quand je discute avec mon patron. Je lui parle doucement, bien gentil le monsieur, cinq jours par semaine, oui monsieur, mais bien sûr, j’y vais monsieur…et je vomis dans ma propre bouche. Je travaille les joues rondes et pleines. Je pense aux factures sur ma commode, juste derrière la porte d’entrée, au 8ème étage de mon immeuble terne qui se dresse dans une cité anodine au nom fleuri. Je vis avec une femme et quelques gosses, le tout arrosé d’une envie de crever.
 

Je n’écris presque plus. Quelques notes au stylo, les jours de pause. Avant j’écrivais sans prétexte. Dans la marge, je notais scrupuleusement les dates, les heures et les lieux de la rédaction. Ma petite entreprise romancée se montait presque d’elle-même. Aujourd’hui, j’ignore volontairement ces indications. Je tente de dissimuler les traces de ma sécheresse. Les escales entre chaque paragraphe durent parfois des mois. Je patiente sur la terre ferme. Au fond d’un canapé avec un paquet de chips sur les genoux. Je me demande comment resurgir. Même le bic me nargue. L’encre a fait des paquets de poudre et ne glisse plus jusqu’à la pointe. Alors je fume, lâchement, j’avale n’importe quoi. Tout ce qui peut s’ouvrir facilement et je l’ingère. Par peur du vide je crois. Je me demande si je suis le seul à ressentir cette insuffisance. A qui en parler d’ailleurs ? Tiens, bonjour Machin ! J’aimerai savoir si toi aussi, lorsque tu te poses quelques minutes, tu sens monter le malaise dans ton corps. Je dirai une vague. Elle s’échoue en laissant cette envie puissante d’occuper tes doigts, ou de mâcher, d’aller jouer sur internet ou de se perdre devant la télévision, tu vois ou pas. Machin ne comprend rien. Alors je lui explique pourquoi je cherche à tuer le temps. Je passe des heures à masquer son passage. Souvent il déplie son silence et le silence me glace. J’ai grandi en banlieue, Paris pas loin. Je vis dans une époque occidentale où le bruit triomphe. Parfois des gens très corrects résistent et s’entraînent à méditer dans un parc au milieu des voitures. Ils font de l’exercice asiatique, leurs respirations raisonnent. L’horizon est une rangée de fenêtres et d’étages mais ils méditent. Incroyable capacité à se soustraire et à mentir. Puis je voulais aborder mes meubles et le miracle permanent de la poussière qui se dépose mais Machin a juste eu peur en estimant que son collègue avait besoin de repos. On ne doit pas parler de ses tourments. Jamais car ils se forment en vous, pour vous et personne ne peut les ressentir. Demmerdez vous avec une bonne fois mais, Tai-sez-Vous ! A bas les faibles d’estime ! La politesse bordel ! Cette convention normée s’étale comme un ciment. Après elle, la fin de notre monde. Je chante devant les manifestations salariales alors que je n’irai jamais élever la voix quand je discute avec mon patron. Je lui parle doucement, bien gentil le monsieur, cinq jours par semaine, oui monsieur, mais bien sûr, j’y vais monsieur…et je vomis dans ma propre bouche. Je travaille les joues rondes et pleines. Je pense aux factures sur ma commode, juste derrière la porte d’entrée, au 8ème étage de mon immeuble terne qui se dresse dans une cité anodine au nom fleuri. Je vis avec une femme et quelques gosses, le tout arrosé d’une envie de crever.

 

“Je ne pense pas à devenir riche. Je me fous d’épuiser les femmes. Je ne suis pas triste à l’idée des pays que je ne verrai jamais. Parmi mes désirs, si je pouvais exaucer que celui là, j’aimerai me dépêtrer de mes envies…et enfin connaître le repos d’être sage. Avant la vraie mort.”

“Je ne pense pas à devenir riche. Je me fous d’épuiser les femmes. Je ne suis pas triste à l’idée des pays que je ne verrai jamais. Parmi mes désirs, si je pouvais exaucer que celui là, j’aimerai me dépêtrer de mes envies…et enfin connaître le repos d’être sage. Avant la vraie mort.”

Anecdotique

Louis Jouvet alla rendre visite à Cocteau. Le majordome dit en ouvrant la porte :

« - C’est pour le maître ?

- Non. C’est pour le voir. »

Les gens de théâtre ont vraiment l’art de soigner leurs entrées. 

La routine et sa comédie

Deux vieux face à moi. Ils sont assis en terrasse. Pas un regard l’un pour l’autre. La femme scrute le fond de sa tasse et lui se retranche derrière son journal. Soudain, elle ose :

« - Tu as des nouvelles de François ?

- Non. Il doit téléphoner ce soir. »

Rien de plus. Les feuilles du journal n’ont même pas tremblé.

Leur silence durera jusqu’à mon départ. Je les observe avec tristesse.  Et je me dis que le divorce a parfois du bon.

Hier, j’ai entendu ce proverbe brésilien :
« - L’amour est aveugle. C’est pour ça que Dieu nous a donné des mains.»
Me voilà renseigné sur mes origines.

Hier, j’ai entendu ce proverbe brésilien :

« - L’amour est aveugle. C’est pour ça que Dieu nous a donné des mains.»

Me voilà renseigné sur mes origines.

“Et dis-toi qu’il n’y a pas de plus grand malheur que de laisser mourir le rire dans ton coeur.” [Jacques Higelin]

“Et dis-toi qu’il n’y a pas de plus grand malheur que de laisser mourir le rire dans ton coeur.” [Jacques Higelin]

Reflexion

Je suis le seul homme au jardin d’enfants. Les gosses se bousculent joyeusement, les nourrices comparent les prix des salons de coiffure. Méticuleusement, j’observe les différentes poussettes. Ces engins sont d’une variété infinie. Je constate aussi que la plupart offrent des positions orientées vers la route tandis que certaines continuent de placer l’enfant face au pousseur. Après cette remarque, je découvre surtout une chose. Je m’emmerde !

Sur le quai

Tu étais timide ce premier jour. Tes deux mains contre ton sac, un sourire décollait péniblement tes lèvres. Les voyageurs filaient sur le quai, tu ne bougeais pas. Alors je t’ai embrassé. Mon imagination avait menti. Tu es bien différente. La timidité modifie l’expression de ton visage. Ta chevelure me stupéfait. J’ai déjà envie d’y plonger mes doigts. Tes yeux révèlent des nuances que les photos ne montraient pas. Je te sens fragile. J’espère que ce n’est pas de la méfiance. On échange quelques banalités. Le baiser n’a pas suffi. Immédiatement je comprends ce qui nous paralyse. Nous voilà réunis et nous allons sauter dans le vide. Qui va atterrir le premier ?